Décédé le 29 mai 2020 à Casablanca à l’âge de 96 ans Abderrahmane Youssoufi a marqué le paysage.

Décédé le 29 mai 2020 à Casablanca à l’âge de 96 ans Abderrahmane Youssoufi a marqué le paysage politique national en conduisant notamment le gouvernement d’alternance «consensuelle» entre 1998 et 2002. L’ancien opposant à feu Hassan II devenu Premier ministre a conquis le cœur des Marocains par sa droiture et son intégrité. Compagnon fidèle de l’ancien Premier secrétaire de l’USFP,  l’avocat Brahim Rachidi, se souvient...

Café Le Grand Cluny, angle Boulevard Saint Germain, par une matinée glaciale en décembre 1972. C'était ma première rencontre avec Abderrahmane Youssoufi, en présence du regretté Si Mohamed Baniyahia. Je découvris, alors, un homme de conviction, minutieux, soucieux du détail, engagé et courtois. En fin  connaisseur, il s'intéressait à la situation politique et sociale du Maroc ainsi qu’au niveau d’engagement de la classe ouvrière de Khouribga pour le changement  démocratique. D’emblée, l’homme affable et courtois, me signale que dans la ville des lumières, on peut concilier études et militantisme. Mais que la primauté des primautés doit être accordée aux études. Ainsi était Abderrahmane Youssoufi, un homme politique à l'écoute aussi bien des préoccupations des étudiants organisés au sein de l’Union Nationale des Etudiants du Maroc (UNEM) ainsi que des attentes de l’organisation syndicale de Khouribga, ma ville natale. Réellement au service du pays, l’homme avec qui nous partagions alors nos discussions était en phase avec ses convictions de militant socialiste.

Au cours de cette rencontre, Si Abderrahmane nous a parlé en toute amabilité d’un déjeuner pris chez le Pacha Cherradi à Khouribga en présence de son fils feu si Driss Cherradi et du résistant feu Brahim Roudani. Questionné par le Pacha sur sa profession, Si Abderrahmane lui répondit qu’il était technicien de poids et de mesures et ce, pour ne pas révéler ses véritables intentions au Pacha de la ville de Khouribga. Ainsi était cet homme politique d'une étoffe rare, comme on en fait plus aujourd’hui. Un militant tellement fidèle à ses engagements qu'il a fini par m’émerveiller autant par sa simplicité que par sa droiture. Depuis, j’ai pris l’engagement de lui adresser les communiqués et les coupures de presse concernant les luttes politiques et syndicales au Maroc via son adresse « Poste restante Cannes-France».

La suite des événements politiques que je vais relater témoigne de  la lucidité et de l’esprit de responsabilité politique  qui ont  caractérisé le parcours  du grand militant feu Abderrahmane Youssoufi. Parcours marqué au sceau d’une infinie et remarquable sagesse, tellement rare chez nos politiciens d’aujourd’hui.

Entre 1973 et début 1975, la situation politique au Maroc était marquée par les événements de Moulay Bouazza de mars 1973 et surtout par la confusion totale entre militants démocrates et blanquistes. Les militants démocrates qui réprouvaient le blanquisme et qui étaient souvent taxés de « valets du Makhzen» n’attendaient que patiemment le moment de clarification idéologique. Ce fut fait en 1975. À cette date, la clarification idéologique s’est, effectivement, opérée au Maroc, lorsque le congrès  extraordinaire de l’USFP, qui avait opté pour la lutte démocratique, a eu le privilège d’écouter la cassette audio envoyée par Si Abderrahmane aux congressistes. Le message de Si Abderrahmane était plus que salvateur.

La clairvoyance de Youssoufi ne servit pas  seulement à ce grand congrès de rupture historique, elle fut aussi bénéfique à notre cause nationale : la récupération du Sahara marocain.

Suite à la marche verte en novembre 1975 qui a permis la récupération de notre Sahara, les étudiants démocrates, en lutte contre les partisans d’Ila Al Amam, ne disposaient d’aucun document en Français pour vulgariser notre cause juste. C’est à ce moment là que le génie de nos dirigeants politiques à l’image de Si Abderrahim Bouabid  allait nous être d’un grand secours. Ce dernier nous suggérera d’élaborer un fascicule en français sur l’histoire du Sahara marocain. Tâche qui va être superbement supervisée en 1976 par Si Abderrahmane Youssoufi avec la collaboration de Moulay Mahdi Alaoui et de Si Mohamed Lakhsassi. La vulgarisation de ce fascicule auprès des partis politiques et organismes syndicaux en France allait incomber à des militants aussi infatigables que Si Mohamed Lakhsassi, Si Mohamed Baniyahia, sans parler d’autres, dont moi-même.

Ce fascicule fut utilisé comme une arme redoutable pour contrecarrer les thèses fallacieuses des séparatistes algériens et marocains non encore convaincus par la légitimité de notre cause nationale. Cause que notre parti a, par ailleurs, défendu avec acharnement et forte conviction lors de toutes ses rencontres politiques nationales. À travers toutes ces péripéties, Si Abderrahmane s’est toujours distingué aussi bien par sa patience que par sa discrétion et son efficacité en cultivant le mystère. Ce qui l’aidait à compartimenter ses relations politiques et surtout à communiquer avec élégance. Autant de qualités qui lui ont valu le respect de tous les militants sincères et qu’il a cultivées pour défendre les grandes causes et à leur tête celle des Droits de l’Homme et ce, aussi bien au sein de l’Union des Avocats Arabes  dont il était secrétaire général adjoint, que parmi les membres de la Commission des Droits de l’Homme de l’ONU à Genève. Ce grand homme qui a servi son pays avec humilité, même lorsque le poids du consensus devenait lourd, a su toujours le mener à bon port. L’opposant  farouche qu’il est, est devenu l’artisan incontournable de la préparation de l’Alternance. Alternance qui s’est concrétisée par le gouvernement qu’il a dirigé entre le 14 mars 1998 et le 6 novembre 2002. Avec feu Maitre M’hammed Boucetta, il fut aussi à l’origine de la proposition du candidat unique soutenu par les deux partis l’USFP et l’Istiqlal, en 1993.

En tant que candidat à la circonscription de Nouaceur-Ouled Salah-Dar Bouazza-Lissasfa, j’étais dans l’impossibilité d’offrir des sandwichs aux 300 contrôleurs dans les bureaux de vote de cette immense circonscription. Ayant constaté mon incapacité à les nourrir, Si Abderrahmane posa le problème au sein de la Commission Nationale de Contrôle des Élections,  ce qui décida le ministre de l’Intérieur à prendre en charge la restauration de tous les contrôleurs des élections à travers le Royaume.

L’USFP et le parti de l’Istiqlal ont fait une percée historique lors des élections législatives du 25 juin 1993 avec 52 sièges chacun. Dans une tentative d’affaiblissement du poids électoral des deux partis,  le Pouvoir se livre à une véritable mascarade à travers l’élection indirecte du tiers restant de la Chambre des députés en repêchant tous les recalés du scrutin direct. En guise de protestation contre ces agissements,  Si Abderrahmane démissionne de son poste de premier secrétaire du Parti et quitte le Maroc pour s’installer de nouveau  à Cannes pendant dix-huit mois.

Durant son exil cannois, il reçoit plusieurs émissaires qui lui demandaient de revenir sur sa décision. Mais en vain. Durant cette période, le parti commença à connaître de graves dissensions, et en accord avec plusieurs militants, nous avons  décidé de dépêcher une délégation à Paris pour convaincre Si Abderrahmane de rentrer au pays. Cette délégation était composée de Maître Sabri Mohamed, Abdellah Cherkaoui, Caïd El Bachir Lahmar, Abdelelkebir Tabih, Souhail El Maati et moi-même. Nous avons tenu, alors, deux réunions au sous-sol de l’hôtel ou il résidait habituellement dans une petite ruelle perpendiculaire au Boulevard Saint Germain. Si Abderrahmane était accompagné de Fquih Basri et de Mohamed Bahi.  Au terme d’un long échange sur l’état du pays et la situation dans laquelle se trouvait le Parti, Si Abderrahmane déclara que lui et  Fquih Basri étaient des frères siamois. Autrement dit, ils doivent rentrer au Maroc tous les deux. Ce retour des deux militants du Parti était d’autant plus aisé que le climat politique était apaisé suite à l’abrogation du Dahir du 29 juin 1935 en date du  janvier 1994 et à l’instauration de l’amnistie générale au profit de tous les anciens condamnés politiques.  Par la suite, je fis partie de cette commission restreinte chargée d’organiser l’accueil de Si Abderrahmane à l’aéroport de Casablanca-Nouaceur.

Si Abderrahmane recevait, alors, beaucoup de responsables politiques et les membres de la Résistance dans son modeste appartement de la rue Point du Jour donnant sur Boulevard Zerktouni.

Le 1er mai 1995, en compagnie de Abdelwahed Radi, Si Abderrahmane va assister au grand défilé organisé par la CDT au Parc de la Ligue Arabe aux côtés de l’ensemble des membres du Bureau Politique de l’USFP. Après le défilé,  Si Abderrahmane nous invita chez lui où il nous annoncera le retour imminent de Fquih Basri. Il supervisa lors une commission de militants dont j’ai fait partie pour organiser les modalités du retour  au bercail intervenu en juin 1995  de Fquih Basri. Mot d’ordre : pas de triomphalisme et discrétion totale.

Quelques jours après le retour du Fquih Basri, commencèrent  les préparatifs du meeting du 20 août 1995 à Khouribga avec la collaboration efficace du secrétariat régional de Khouribga dirigée alors par Ayache El Madani, le Député Maire de la ville. Étaient présents à ce meeting historique tous les leaders des partis nationalistes et de la Résistance.

Ayant écouté  le discours prononcé par Sa Majesté Le Roi Hassan II, le soir du 20 mai 1995, tous les membres du Bureau politique ont conclu que le Maroc allait connaître de profondes réformes constitutionnelles, économiques et sociales. La voie vers l’Alternance était, ainsi, ouverte.

Parmi les personnalités politiques qui ont encouragé Si Abderrahmane à assumer cette responsabilité historique, je peux citer, notamment, feu Mohamed M’jid, Si Ahmed Benkirane, Hassan Safieddine, Abdelhak Alami, Haj Houcine Berrada et bien d’autres…

En concertation avec Si Abderrahmane j’ai pu faciliter les réunions qu’il avait eu avec le conseiller Royal André Azoulay et Driss Basri, ministre d’Etat, ministre de l’intérieur. Objectif: baliser le terrain à la formation du gouvernement de l’Alternance. Gouvernement qu’il a été chargé officiellement, par Sa Majesté le Roi Hassan II , de former, le 4 février 1998

Le soir du 4 février 1998, certains responsables du parti  à Casablanca, notamment, Kanaane Mustapha, Souhail El Maati, Mohamed Mohib, Chawki Mohamed et moi-même, avons été reçus par Si Abderrahmane chez lui à Casablanca. Il nous a entretenu, alors, de l’accueil exceptionnel qui lui a été réservé reçu par SM Le Roi Hassan II accompagné du Prince Héritier Sidi Mohammed.

Si Abderrahmane, l’homme si discret, nous révéla que la tâche va être difficile. Mais l’appel de la patrie était le plus fort. Patrie qui a plus que jamais besoin de ses enfants prodigues. Il nous conseilla d’être discrets et responsables en vue de réussir cette nouvelle phase de l’histoire de notre pays.

En revenant un peu en arrière quand, notamment, je lui rendais visite à Cannes, il tenait absolument à venir me chercher à l’aéroport accompagnée de son épouse Marie Hélène qui a toujours constitué pour lui  le meilleur des soutiens. Pour lui, je fais  partie des membres de sa famille et, à ce titre, il me confia plusieurs missions aussi bien au Maroc qu’à l’étranger.

J’ai profité de l’occasion pour lui poser la question sur le candidat éventuel au perchoir. Sa réponse était on ne peut plus claire : Si Abdelwahed Radi, qu’il considérait comme le candidat idoine. D’ailleurs  quand Si Abdelwahed était élu, Si Abderrahmane lui a dit : « tu m’as facilité la tâche », en constituant la future majorité du gouvernement de l’Alternance.

En démocrate convaincu, il réunissait chez lui, à Rabat, les cadres et parlementaires du parti pour discuter des priorités gouvernementales et de la structure du Budget. Le tout dans une vision tournée vers  la réponse aux grandes espérances économiques et sociales suscitées par l’avènement du gouvernement de l’Alternance. Cette approche participative n’a pas plu à certains ministres.  Ce qui donna lieu à la marginalisation des structures partisanes et parlementaires par un noyau technocratique, fort dominant au sein du gouvernement.  Cette situation poussa les parlementaires d’alors à protester contre les agissements des ministres sans ancrage populaire. Situation qui va être aggravée par les dissensions du sixième Congrès de l’USFP en 2000.  Suite au non respect de la méthodologie démocratique, Si Abderrahmane va être remercié en 2002. Le 28 octobre 2003, il démissionna de son poste de premier secrétaire du parti et quitta la scène politique. Il s’en allé, dépité, mais digne, sans dénigrer personne, fidèle jusqu’au dernier souffle à ses engagements  envers son pays.

En réalité, Si Abderrahmane Youssoufi n’a jamais quitté la scène politique, mais il prenait ses distances vis-à-vis de certaines personnes qui ne lui inspiraient plus confiance. Néanmoins, les militants sincères continuaient à lui rendre régulièrement visite, pour s’enquérir notamment de sa santé.

Au début du mois de février 2014, Si Abderrahmane nous appela, maître Abdelelkebir Tabih et moi-même pour préparer un communiqué de soutien à Maître Maurice Buttin, avocat attitré de la famille Ben Barka depuis 1966, date qui marque le début du procès de quelques responsables marocains à Paris, suite à l’enlèvement du martyr Mehdi Ben Barka le 29 octobre 1965. Maître Buttin a fait l’objet d’une citation directe devant le doyen des juges d’instruction du Tribunal de Grande Instance de Lille diligenté par un Marocain impliqué dans l’affaire Ben Barka. Si Abderrahmane me demanda d’aller soutenir notre ami maître Buttin à Paris, chez lui, le 22 février 2014. Maître Buttin m’a demandé, alors, de lui passer  Me Youssoufi et Driss Lachgar pour les remercier de leur soutien moral.

Si Abderrahmane avait demandé, ensuite, à maître Aïcha Ansar-Rachidi de se constituer comme avocate avec le Collectif d’avocats français qui s’est chargé de la défense de Maître Buttin.

En mars 2014,  ce grand avocat français est invité par Si Abderrahmane Youssoufi pour présenter aux Marocains son livre « Hassan II, De Gaulle, Ben Barka, ce que je sais d’eux », à Casablanca, Rabat et Fès.

En 2015, je me suis rendu chez notre frère Si Abderrahmane pour lui monter la première mouture de mon livre « L’USFP, changer ou périr », en présence de maître Mohamed Haloui. Il me félicita en me disant que «  j’espère que ce travail contribuera à réveiller la conscience des Ittihadiyine  pour cesser d’enterrer leur parti à cause de leurs querelles intestines ».

N’ayant pas pu assister, pour des raisons de santé, à la présentation de mon livre, le 16 juillet 2015, à Khouribga, il me conseilla de confier cette mission à Abdelwahed Radi, Si Mohamed Lakhsassi, Habib El Malki et mon ami M’Hamed Khalifa. Tous ont été présents, ce jour-là  aux côtés d’une brochette de militants et amis.

Le souvenir du grand militant Abderrahmane Youssoufi restera vivace dans la mémoire collective nationale. La vie qui était la sienne,  pleine de sacrifies et d’engagements au service de son pays, n’a pas été un long fleuve tranquille. Repose en paix Si Abderrahmane.

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