S’il y a un secteur qui s'interroge avec beaucoup d'inquiétude sur son avenir et qui a besoin d’un soutien conséquent de l’État...

S’il y a un secteur qui s'interroge avec beaucoup d'inquiétude sur son avenir et qui a besoin d’un soutien conséquent de l’État c’est bien celui du tourisme. Le Covid-19 étant une équation à plusieurs inconnues, les opérateurs nationaux craignent le pire.

Secteur fragile s’il en est, qui ne prospère que dans un contexte de paix et de sécurité, le tourisme est frappé de plein fouet par la crise sanitaire due au Covid-19. Hôtels et restaurants fermés, avions cloués au sol, agences de voyages à l’arrêt,  transporteurs paralysés et plein d’autres prestataires comme les bazaristes et les guides, mis au chômage.

Durement impactée dans des proportions sans précédent par la pandémie, toute la chaîne de valeur du voyage, devenu premier secteur économique mondial (1,5 milliards de touristes en 2018 et 10% du PIB de la planète) est au bord du gouffre. Au Maroc, le secteur, qui dépend des marchés traditionnels notamment européens, s’est enfoncé dans le rouge faute de recettes après que le royaume a fermé le 13 mars dernier son espace aérien et maritime.

Vivant la plus sombre période de son histoire sur fond d’une grosse incertitude, le tourisme  représente 500.000 emplois et quelque 9.000 entreprises, près de 7% du PIB et quelque 70 milliards de DH de recettes en devises. En fait, les statistiques officielles, selon les professionnels du secteur, ne rendent pas tout à fait compte de l’apport réel du tourisme eu égard à la difficulté de quantifier ses multiples effets d’entrainements économiques et sociaux jusque dans les villages et les douars les plus reculés, situés à proximité des grands axes touristiques.


Système D


Un pays sans touristes c’est en effet un manque à gagner considérable non seulement pour l’État et les opérateurs de la filière mais aussi une source de revenus non négligeable de moins pour des milliers de gens qui vivent directement et indirectement de cette industrie transversale aussi bien dans le Maroc des villes que celui des campagnes.

Ils sont très nombreux  les métiers qui vivent directement et indirectement du tourisme. Rien que dans un hôtel, ils sont plusieurs dizaines, entre cadres et petites mains officiant chacun dans un service différent, à le faire tourner au bénéfice du client.

Pris en charge par l’État via l’indemnité de la CNSS de 2.000 DH par mois, ceux-là qui travaillent dans le secteur formel sont aujourd’hui condamnés malgré eux à l’oisiveté, faute de touristes. Or, la situation sur le plan social est particulièrement ardue pour les métiers qui vivent dans l’informel de la dynamique touristique.  Les gargotiers et les charmeurs de serpents de Jemaâ El Fna, les vendeurs de tajines de l’Ourika et les loueurs de jet Ski de Taghazout, les faiseurs des bivouacs dans le désert de Ouarzazate, les chameliers des dunes de Merzouga ou les faux guides de Fès et de Tanger … sont aujourd’hui les plus touchés par la crise qui les a privés de leurs revenus journaliers.

Dans les villages du Maroc profond touristique aussi bien du nord, du centre que du sud,  ils sont plusieurs milliers, du petit éleveur de poules au vendeur d’épices en passant par les acteurs du logement chez l’habitant à gagner leur pitance quotidienne au contact avec le touriste…

Du jour au lendemain, ils se sont retrouvés privés de l’apport financier du tourisme.

Une tragédie. Faisant partie du système D, faisant vivre des familles entières, ceux-là ne sont comptabilisés nulle part. Ni dans les registres de la CNSS ni dans les statistiques de l’ONMT. Et pourtant, ils profitent du passage près de chez eux du voyageur étranger et des autocars touristiques.

Aujourd’hui, c’est un drôle de touriste, invisible et ravageur, qui se joue des frontières, voyageant à son guise et difficile à bloquer, qui est passé par là, agissant tel un épouvantail, faisant peur aux voyageurs. Le Covid-19 n’est pas compatible avec la bougeotte qu’il a stoppée brutalement   aux quatre coin du monde.

Sale temps pour l’assiette, le couvert et le gîte. La déroute est telle que le touriste est attendu aujourd’hui plus que jamais comme un sauveur. Mais la reprise, selon les scénarios les plus optimistes, n’est pas envisageable avant le printemps 2021.


Feuille de route


Mais en attendant, il faut agir pour limiter les dégâts. Atténuer autant faire se peut l’impact de la crise sur les maillons de la chaîne touristique. En cette période de vaches très maigres, c’est vers le tourisme domestique que les pensées des professionnels marocains sont naturellement tournées. «De toute façon, les Marocains qui ont l’habitude de passer leurs vacances d’été à l’étranger ne pourront pas le faire cette année pour cause de fermeture des frontières terrestres et de suspension des liaisons aériennes et maritimes », explique un hôtelier de Marrakech. Reste à savoir si d’ici la saison estivale le plan de déconfinement progressif qui aura été mis en place par les autorités marocaines autoriserait une reprise sécurisée du tourisme intérieur qui sera évidemment conditionnée par l’élaboration et le respect des règles d’un protocole strict et rigoureux. Le retour à la normale de l’activité touristique, qui ne se pratiquera plus de la même façon, dépend aussi de l’état épidémiologique (la vitesse de propagation du virus dans le pays) et de la levée de l'interdiction des déplacements entre les villes et les régions. Ce qui n'est pas gagné d’avance.

Mais comment  sauver l'industrie nationale des voyages d'une faillite menaçante ? Quels sont les outils à mobiliser pour le remettre sur pied ? Élément essentiel du dispositif, la RAM dont les avions sont immobilisés depuis le mois de mars a besoin d'un soutien massif de l’État pour échapper à la faillite et espérer redécoller.

Au-delà de cette alternative immédiate qu’est le tourisme national, les opérateurs touristiques attendent des pouvoirs publics qu’ils élaborent une feuille de route plus ambitieuse qui leur permettra de mieux se positionner pour l’après-Covid-19.

Certains réclament déjà une exonération fiscale pour les trois prochaines années. Cette demande risque de ne pas aboutir, le secteur péchant déjà par la faiblesse de sa contribution dans l'assiette des impôts comparativement avec l'importance du chiffre d'affaires réalisé.

« Il faut qu’on puisse se positionner dès maintenant pour la reprise et pour cela nous avons besoin de l'accompagnement public en termes de facilités », indique un agent de voyages. Tout un programme. Et beaucoup d'inconnues.

Encadrés

Changer de masque mais pas d’air !

Il y aura un avant et un après Covid-19 pour les vacances et la façon de les vivre. Du moins pour les mois à venir. Fini l’insouciance, la proximité et le farniente de naguère!  Désormais, les touristes, qu’ils soient en séjour chez eux ou à l’étranger,  sont tenus de s'adapter à des protocoles sanitaires lourds (port du masque, gel hydroalcoolique, distanciation sociale…) élaborés par les voyagistes, hôteliers et autres prestataires de service. Autant de mesures draconiennes à observer constamment enlèvent évidemment au tourisme son charme et sa  magie. Au lieu de changer d’air, les touristes sont obligés de changer de masque! Malvenue au club?

À l’instar de plusieurs opérateurs du secteur, le Club Med, touché de plein fouet par les effets de la pandémie,  mitonne le déconfinement dans ses moindres détails. Sur l’ensemble de la chaîne des prestations, rien ne sera plus comme avant ni pour les GO ni les GM. Nouvelles modalités dès l’accueil à l’aéroport et le transfert au village. Masque de protection et gel hydroalcoolique pour tout le monde. Respect de la distance de sécurité dans les avions et les autocars. Suspension de toutes les activités collectives comme les spectacles du soir, les sports de groupe comme le football ou les programmes d’animation au bord de la piscine. Pour le SPA, seuls certains soins seront autorisés et les buffets strictement encadrés. Difficile de prendre du bon temps dans un décor pareil où la convivialité, le contact et l'ouverture qui font l'esprit du tourisme cèdent la place à la distanciation, la méfiance et la fermeture. Pour ne pas déprimer dans cet univers spartiate dénué de toute spontanéité et où les gestes du touriste doivent être maîtrisés, les patrons chinois du club ont pensé à équiper le personnel d'accueil en masques transparents qui ne cachent pas le sourire. Souriez, vous êtes masqués! Drôle d'époque!

Cette batterie de principes de précaution et de mesures de distanciation sociale implique moins de clients que d'habitude et partant un surcoût pour l’opérateur qui sera certainement tenté de le répercuter sur le consommateur final. Payer plus cher son séjour pour étouffer sous son fichu en tissu par temps d’une chaleur  déjà étouffante a de quoi refroidir les ardeurs des plus ardentes.

Bienvenue dans le e-voyages

En ces temps de confinement mondialisé pour cause de Covid-19,  la virtualité  qui a remplacé la réalité dans bien des secteurs (télétravail, téléconsultation, cours à distance, manifestations virtuelles du 1er mai…) a toutes les chances d’opérer également une incursion sensationnelle dans le tourisme. Le concept de voyage immersif, qui propose depuis quelques années des outils aux seniors en mal d’autonomie ou aux personnes  en situation d’handicap, pourrait être une solution intéressante pour les empêchés de bouger que nous sommes devenus. Vendus sur Internet, les packs animation voyages existent et permettent de partir au bout du monde depuis son canapé soit en individuel ou en groupe. Les promoteurs de ces applications innovantes promettent des expériences pleines de plaisir et d’émotion.  Pour cela,  pas besoin de s’encombrer de valises. Il suffit juste d'enfiler un  masque-de téléréalité - pour que vous soyez transporté  dans des environnements rappelant le voyage réel. Masque pour masque, lequel vous préférez ?

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