Le Ministère de l’Economie, des Finances et de la Réforme de l’Administration, après avis de Bank Al-Maghrib, a décidé de procéder ... 

Le Ministère de l’Economie, des Finances et de la Réforme de l’Administration, après avis de Bank Al-Maghrib, a décidé de procéder, à partir du 9 mars 2020, à un élargissement de la bande de fluctuation du dirham de ±2,5% à ±5% par rapport à un cours central fixé par Bank Al Maghrib sur la base d’un panier de devises composé de l’euro (EUR) et du dollar américain (USD) à hauteur, respectivement ,de 60% et 40%. » C’est en ces termes que ladite décision, prise le 6 mars, a été annoncée sur le site de BAM.  Pour justifier une telle décision, le communiqué précise :

«Cet élargissement s’inscrit dans le cadre de la poursuite du processus de réforme du régime de change, qui a été initié en janvier 2018, et intervient après l’atteinte des objectifs assignés à la première phase.

La deuxième phase est entamée dans un contexte macro-économique et financier interne favorable, marqué notamment par un niveau approprié des réserves de change, une inflation maîtrisée, une dette publique soutenable et un secteur financier solide. » Soit !

A lire l’argumentaire avancé  ci-dessus, on dirait que la décision a été prise indépendamment de la conjoncture qui prévaut à l’heure actuelle et qui est marquée par deux faits majeurs : le coronavirus et la sécheresse.   En prenant en considération  ces deux faits de taille, on se trouvera dans une autre situation qui n’a absolument rien à voir avec celle dépeinte par Bank Al Maghrib. Ainsi,  l’impact du  Coronavirus sur l’économie marocaine,  bien que  difficilement chiffrable à l’heure actuelle,  sera en toute vraisemblance  considérable. D’ores et déjà, ses effets ont commencé à se faire sentir dans des secteurs sensibles  tels que le tourisme et les activités de service qui lui sont liés,  le transport aérien, le commerce extérieur et intérieur… D’ailleurs, la Bourse de Casablanca, prise de panique, a perdu en une seule séance 3% portant le cumul de la perte depuis le début de l’année à  10%. A ces effets directs,  viendraient se greffer des effets indirects aggravants connus en pareilles circonstances. Ce sont des effets de réaction d’ordre psychologique.

Par ailleurs, la sécheresse ne relève plus d’une simple hypothèse. C’est une donnée réelle quel que soit le niveau des précipitations à l’avenir.   On aura dans le meilleur des cas une récolte très limitée qui ne dépasserait pas la moyenne nationale. 


Crainte


C’est dire que le pays traverse une phase difficile. Le moment n’est pas à l’attentisme certes, mais n’est pas non plus  à la mise  en place des mesures qui risqueraient d’aggraver les chocs. Dans une conjoncture ouverte sur tous les risques comme celle qui prévaut aujourd’hui, disons-le en toute responsabilité, il aurait été sage de surseoir à la décision prise par Bank Al Maghrib en attendant au moins que la crise de coronavirus soit résolue. Une telle  décision nous semble  hâtive et inopportune.  Hâtive car elle ne relève pas aujourd’hui des priorités du pays face à des urgences qui touchent de près la vie des citoyens. Inopportune dans la mesure où elle risquerait d’aggraver les incertitudes et la crainte de l’avenir.

Par conséquent, le contexte macro-économique est loin d’être favorable contrairement à ce qui a été dit  et le risque est grand de voir la situation se détériorer.  Les exportations risqueraient de rencontrer des difficultés sérieuses face à la contraction de la demande adressée au Maroc notamment celle provenant des pays de l’UE. Ce qui ne fera qu’aggraver le déficit commercial, le gonflement de   la facture   alimentaire aidant. La balance des paiements courants connaitrait la même chose au regard de la baisse prévisible des transferts courants. Quant aux IDE, ils ont commencé déjà à se replier bien avant l’apparition de la crise actuelle    et on ne voit pas par quel miracle ils vont retrouver leur trend ascendant. Ceci est valable pour le Maroc comme pour le reste du monde. Dans un tel contexte, le coup d’accélérateur donné subitement au processus de libéralisation du taux de change risquerait de faire plus de mal que de bien, contrairement  aux prévisions  optimistes établies tant par le FMI que par les autorités marocaines.  

Bien sûr, la décision est prise et on ne s’attendra pas à un retour en arrière. Il faut au moins que  le  gouvernement soit  à la hauteur du moment  et donner des signaux forts   de nature à aider le pays à dépasser ces temps difficiles avec le minimum de dégâts et renouer avec la confiance.

Abdeslam Seddiki

Economiste, ancien ministre de l'Emploi et des affaires sociales.

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