Le Chat Rouge se souvient d’une époque sans éthique où il collaborait avec les firmes pharmaceutiques pour...

Le Chat Rouge se souvient d’une époque sans éthique où il collaborait avec les firmes pharmaceutiques pour sponsoriser des mascarades de séminaires de formation de médecins. Aujourd’hui plus que jamais, dans les congrès où le souci majeur des chefs de produits est d’assurer des dîners somptueux et des soirées bien arrosées, la science, coincée entre deux coupes de champagnes et une bouchée de sushi, a désormais très peu de place… Les visiteurs médicaux dont le rôle officiel est de présenter les caractéristiques physico-chimiques des médicaments, se transforment en serveurs de petits fours ou en hôtesses d’accueil. C’est alors la grande kermesse des rhumatos, gynécos, dermatos, podos, proctos, ophtalmos … tous devenus des grands co-labos,  sans oublier les sacro-saints cardios  dont  une seule ordonnance suffirait à payer le salaire mensuel d’un délégué médical.

C’est dans ce magma de professeurs désagrégés, de « chercheurs » d’or, de prescripteurs sans éthique, de libéraux arrivistes, d’enseignants commissionnés et de toubibs affairistes que de jeunes déléguées sont envoyées faire la chasse aux invités pour le dîner du soir. Ces amazones rabattent le gibier médical au fort potentiel commercial qui fait le trottoir dans les allées du congrès. Elles le dirigent droit dans les filets d’un chef du marketing dont la mission est de les gaver comme des oies dans des restaurants aussi chics que chers. De Paris à Marrakech, le Chat Rouge se souvient avoir organisé bon nombre de dîners dans des restaurants prétentieux aux menus astronomiques. C’est au cours de l’un de ses mémorables dîners que le Chat Rouge avait rassemblé le temps d’une soirée la plus belle tablée des plus grands pros du labo  où se sont réunis  les  meilleurs  profiteurs du système,  une sorte de joyeux pingres alcooliques aux rires gras et à la panse dilatée…

Nous sommes en septembre 2007. Le dîner commence par des critiques sur l’air conditionné, tantôt trop frais, tantôt pas assez, chacun donnant son avis sur la juste température qui convient à leur confort. Le Chef de produit du labo fait des allers et retours incessants vers le serveur pour lui réclamer in fine les 21° votés par l’assemblée des éminents cardiologues douillets. S’ensuivent ensuite les interminables apéritifs qui ressemblent plus à une beuverie qu’à une mise en bouche. La seule femme cardiologue présente, prétextant qu’elle avait pour habitude de ne boire que du Don Pérignon,  en commande une bouteille entière. De l’autre côté de la table, le Docteur Boulhassein siffle fièrement et à une vitesse effrayante des Mojitos préparés par une délicate serveuse saisie de crampes dans les avant-bras à force de piler des glaçons. La jeune fille n’a pas le temps d’écraser la menthe que ce docteur véhément lève déjà son verre vide à la manière d’un cocher dans une taverne tout en expliquant de façon aussi pédante qu’erronée l’origine mexicaine de son breuvage préféré. Après une heure de beuverie généralisée, notre groupe de franc-glaçons décide enfin à passer à commande. Comme la plupart de ses confrères dont la gratuité aiguise férocement  l’appétit, le Dr Boulhassein choisit ses plats en fonction du seul critère du prix. Plus c’est cher, paraît-il, plus c’est savoureux et plus ça se digère bien. Sans effets secondaires  gastriques ou intestinaux.


Critiques


Convaincu de la pertinence de cette théorie, il commande  alors  les mets les plus onéreux du menu : carpaccio de bœuf de Kobe en entrée  et l’incontournable langouste en guise de plat principal. En grand leader d’opinion, il est immédiatement imité dans ses choix par les autres convives, confortés par le trismus hypocrite du directeur marketing du labo. La cardiologue fan du Don Pérignon jette quant à elle son dévolu sur un plateau de fruits de mer et de réclamer à nouveau son chic et cher champagne. Pendant ce temps, le Docteur Borro questionne le serveur sur les meilleurs crus de la maison sous le regard effrayé du représentant du labo qui dans sa tête a immédiatement déclenché sa calculette pour estimer les écarts budgétaires de la soirée. Les œnologues autoproclamés d’un soir jugent les vins tantôt bouchonnés, tantôt pas assez frais voire de mauvais goût. Qu’à cela ne tienne, on ouvre de nouvelles bouteilles pour ne pas égratigner les égos de ces « scientifiques » en mode étalage de prétendue connaissance. Ensuite ce sont les plats qui ne conviennent pas. Le Dr Boulhassein réclame de la moutarde de Dijon pour son bœuf de Kobe japonais et le Docteur Borro, piégé par son inculture gastronomique, demande au serveur éberlué que sa viande un peu saignante soit  à point. Dans cette surenchère de l’insatisfaction, les convives du gratuit expriment ainsi leur position sociale et leur importance. Comme des adolescents en manque de reconnaissance, ils délaissent des plats qu’ils ne comprennent pas pour en commander d’autres avec la bénédiction du Chef de produit dont la calculette n’arrête pas de s’emballer. Et enfin, c’est la révolte générale devant l’absence de la crème brûlée au dessert suivi d’un happy end en Cognac Havane du Docteur Boulhassein et du Dr Borro. Deux cardio-pingres jusque-là discrets, demandent au directeur du labo, un ou deux euros pour payer Madame Pipi. Cigare serré entre ses grandes dents, devant les plats abandonnés et les desserts à peine entamés, le docteur Boulhassein se lance dans une tirade intellectuelle sur l’écologie pour condamner le gaspillage des ressources et les ravages de la pollution…

Il est 01H00 du matin. La mascarade touche à sa fin. Mais les convives, frères d’un soir, semblent demander par leur regard insistant en direction du Chef de Produit s’il n’y a pas de prolongation prévue dans un autre établissement. À la sortie du restaurant, le minibus a 10 minutes de retard. Suffisant pour que le Docteur Borro, ivre, crie au scandale et menace de rentrer à pied pendant que le représentant du labo se liquéfie en excuses. Le Chat Rouge, un peu gris, est écœuré  par ce spectacle indigne et malheureusement si routinier des dîners des co-labos…

Le lendemain matin, il rencontre le Docteur Borro qui bien que souriant, se plaint encore du retard du minibus qu’il qualifie d’inadmissible et pas du tout professionnel. Le Chat Rouge apprend le soir même que le renard cardiologue a de nouveau été invité avec quelques amis personnels par le labo, dans un des plus célèbres restaurants de la ville, pour laver l’affront de la veille.

Moralité ? Peut-être que justement il n’y en a pas. À chaque invitation, le médecin sacrifie un peu de son honneur au pied de l’hôtel 5 étoiles où le laboratoire l’a acheté. Passés directement de la chambre d’internat aux suites ambassadeurs, ces professionnels du bistouri, dès qu’ils descendent de leur piédestal scientifique, se retrouvent en société aussi gauches et maladroits que l’Albatros de Baudelaire qui laisse traîner ses grandes ailes sur le pont du bateau des hommes…

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