Ahmed Zoubaïr
18/2/2021 2:28
Le secteur informel, une nécessité économique et sociale...

La tragédie de l’atelier de textile « clandestin » de Tanger, qui n’est pas aussi clandestin que ça, projette une lumière...

La tragédie de l’atelier de textile « clandestin » de Tanger, qui n’est pas aussi clandestin que ça, projette une lumière crue sur une réalité plus complexe : l’interdépendance entre l’économie formelle et informelle qui partagent des intérêts objectifs.

Tout le monde a glosé sur la catastrophe de Tanger où ont péri,  dans les flots impétueux, une trentaine d’ouvrières et d’ouvriers qui ont pour lieu de travail le sous-sol d’une villa à Tanger. Qui a mis en cause la cherté du foncier industriel, qui a fustigé la complaisance des autorités locales, qui a tenté de justifier ce drame par les multiples contraintes de l’investissement dans l’économie formelle… En fait, chacun y est allé  doctement de son couplet mais c’est  la même litanie que l’on sort à chaque fois qu’il s’agit de l’économie informelle et de ses drames (à ne  pas confondre avec l’économie souterraine ou illégale qui est tout aussi prépondérante.) Au Maroc, le phénomène de l’informel est assez complexe et c’est ce qui explique, sans doute, la difficulté rencontrée par les pouvoirs publics d’en venir à bout. Plus qu’une question de loi et d’arsenal répressif, l’informel procède d’une nécessité économique et sociale propre aux pays en voie de développement comme le Maroc. D’où la prolifération de l’informel qui représente autour de 30% du PIB selon les derniers chiffres de Bank Al Maghrib. Ce qui constitue un poids assez important en comparaison avec les pays de l’OCDE (17,2%) et des pays de la région Mena (25%). D’ailleurs, la crise sanitaire liée au Covid a révélé l’ampleur de cette réalité socio-économique peu reluisante à travers l’indicateur de la main-d’œuvre non déclarée à la CNSS et donc sans couverture sociale (80% de l’emploi au Maroc est informel à en croire des statistiques de l’Organisation internationale du travail). L’informel c’est ce qui permet à une économie de faire respirer un certain nombre d’activités considérées par l’Etat comme une solution au chômage galopant des jeunes et une économie de survie pour les bataillons de laissés-pour-compte du Maroc aussi bien des villes que des campagnes.  

Manque à gagner

Au Maroc, l’informel joue plus que le rôle de soupape sociale, il  nourrit souvent des pans entiers de l’économie formelle dans des proportions qui dépassent de loin celles des vendeurs ambulants, artisans, plombiers, peintres de maison, maçons, taxis,  commerçants,  menuisiers,  domestiques, chauffeurs, autoentrepreneurs à domicile, etc. Ceux-là représentent la face visible de l’informel que les autorités tolèrent pour des considérations sociales et au nom du principe que «tout le monde doit pouvoir vivre» quitte à générer bien des désagréments pour la collectivité et un manque à gagner considérable pour le budget de l’Etat: impôts, taxes et autres droits…). Le patron de « la cave textile» de Tanger, baptisée « A&M Confection », est un exemple parlant de cette activité informelle qui irrigue des secteurs entiers de l’économie organisée. Contrairement à ce que l’on peut penser de prime abord,  Adil Boullaïli n’est pas un grand bonnet de la filière. Il s’agit d’un ancien employé du secteur qui s’est installé à son propre compte pour prendre des commandes d’opérateurs établis dans le nord du pays, opérant officiellement dans l’économie  organisée. Ces unités industrielles lui sous-traitent certaines tâches  comme la couture bouton et fermetures éclair  encore les différentes finitions en bout de chaîne. Cette espèce de délocalisation  projette une lumière crue sur une réalité très peu reluisante : le recours de plus en plus, dans certaines activités économiques, à la sous-traitance informelle plutôt qu’à l’embauche d’une main-d’œuvre titularisée jouissant de tous ses droits. Cette pratique, qui indique que l’économie formelle est indissociable de l’informel,  permet au textilien qui a plus ou moins pignon sur rue, qui agit pour le compte de donneurs d’ordre étrangers, de travailler dans une flexibilité à moindre coût et sans engagement.  

Réduire les facteurs de production sans s’encombrer de plus d’ouvriers permanents dont il confie  le travail à un sous-traitant qui les exploite pour des salaires de misère. Lequel sous-traitant se voit obligé à son tour à honorer les commandes qu’il reçoit et gagner un peu d’argent en réalisant des économies sur certains postes essentiels, à commencer par le foncier  (au lieu d’un atelier digne de ce nom il opère depuis le sous-sol de sa maison) qui pèse lourd dans la structure de l’investissement au Maroc et les salaires du personnel qu’il sous-paie. Dans cette affaire, les intérêts du  sous-traitant et du donneur d’ordre convergent :  travailler pour réduire les coûts de production. Un business-modèle qui se déroule in fine au détriment de la dignité de l’employé, sa sécurité sociale et sa sécurité tout court. C’est la pratique du moins disant social, censée permettre au secteur textile national non pas d’être compétitif par rapport à la concurrence étrangère mais d’être maintenu sous perfusion et de ne pas s’effilocher… Cette face cachée du secteur textile et habillement renvoie clairement au recours à l’informel des opérateurs de l’économie formelle au nom d’un certain nombre d’impératifs et de contraintes (code du travail contraignant, problème de compétitivité, charges sociales…) tout en occultant l’essentiel, en l’occurrence  la formation et la qualité… Cette façon de faire est courante dans de nombreux secteurs d’activité dont les opérateurs se libèrent de la main-d’œuvre qu’ils considèrent moins comme un investissement qu’une charge lourde. Le problème de la prépondérance de l’économie informelle, qui prospère au cœur de l’économie formelle qui en utilise les « services » low cost pour se maintenir en activité ou gagner plus par voracité des patrons, est un grand obstacle au développement de l’économie nationale. Tant que l’informel, qui représente un facteur de l’accentuation des inégalités sociales, perdure et gagne du terrain, celle-ci aura du mal à atteindre son potentiel de croissance réel.

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