CANETON FOUINEUR

Le Maroc légalise enfin le cannabis à usage thérapeutique

Une filière prometteuse en herbe
Jamil Manar
25/2/2021 2:02
Le cannabis réhabilité.

Après plusieurs années d’hésitation, les autorités marocaines ont fini par autoriser l’exploitation du cannabis...

Après plusieurs années d’hésitation, les autorités marocaines ont fini par autoriser l’exploitation du cannabis à des fins médicinales. Une révolution douce qui ouvre des perspectives intéressantes pour l’économie nationale.

Enfin, le Maroc a sauté le pas de la légalisation du cannabis à des fins médicales. Un projet de loi devrait être discuté en conseil du gouvernement de ce jeudi 25 février. Une agence publique sera créée en vue de centraliser les achats de la plante précieuse, destinés aux transformateurs agréés dans un but purement thérapeutique.   Ceux qui croient que cette décision, sans précédent, est de nature à leur ouvrir la voie d’une reconversion libre de toute contrainte en sont pour leurs frais. La culture du cannabis, dont le commerce et l’usage à des fins récréatifs sont toujours interdits, restera limitée à la région historiquement productrice, à savoir le nord du pays. Une révolution. Fini le climat de clandestinité et de peur des autorités où se cultivaient les champs du fameux haschisch. Désormais, on cultivera le cannabis comme on cultive le blé. À ciel ouvert. Au vu et au su de tous.  

Le changement de braquet des pouvoirs publics marocains à l’égard de la plante la plus controversée est aussi une victoire pour les défenseurs du cannabis thérapeutique. Ce changement fait suite à la décision adoptée, le 3 décembre 2020, par la commission des stupéfiants des Nations unies (CND)  lors de sa 63e session. Celle-ci avait statué favorablement sur l’avenir juridique de cette drogue douce : 27 membres se sont prononcés en faveur de sa reclassification, 25 autres se sont exprimés contre et une personne s’est abstenue. Il s’agit d’une grande victoire pour les partisans du cannabis et ses consommateurs invétérés aux quatre coins du monde, vu que la plante, ainsi que sa résine, étaient jusqu’à présent considérées comme des substances favorisant fortement l’abus et ayant un très faible intérêt médical.

Dynamique

Ce changement de classification est conforme aux recommandations de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) qui s’était appuyée sur des études scientifiques pour émettre un avis favorable à l’utilisation du cannabis. Celui-ci est utilisé depuis plusieurs années dans la conception de médicaments à l’instar de l’opium ou la morphine. Reste à obtenir la même requalification au niveau du droit international qui le considère comme un stupéfiant frappé d’interdiction et dont le commerce est considéré comme un trafic illicite.

La légalisation du cannabis thérapeutique par le gouvernement Al Othmani  ouvre des perspectives prometteuses pour le Maroc qui compte parmi les plus gros producteurs mondiaux du cannabis. Alors que beaucoup de pays ont dépénalisé depuis longtemps la culture et la commercialisation du cannabis à des fins thérapeutiques, les autorités marocaines avaient hésité à s’engager sur cette voie malgré l’appel du Parti Authenticité et Modernité (PAM) qui est allé jusqu’à déposer un projet de loi sur un usage contrôlé du cannabis.

Or le Maroc ne pouvait pas rester en dehors de cette dynamique et se couper d’une manne fabuleuse alors que de nombreux pays y compris dans le continent africain se sont déjà lancés dans le business du cannabis médical.  Le Lesotho, un petit pays de 2,1 millions d'habitants, est devenu en 2017 le premier pays africain à donner son feu vert pour la culture du cannabis médicinal. Un an plus tard, c’est au tour de l’Afrique du Sud qui est allé jusqu’à légaliser, sur décision de sa Cour constitutionnelle, la consommation de la marijuana récréative.  Le 16 décembre 2019, le gouvernement zambien décide à son tour d’autoriser la culture du cannabis sur son territoire tout en affichant sa volonté de l’exporter à des fins médicinales et économiques.  Classé au rang de 4e producteur mondial de haschich par l’ONU, en 2017, le Liban désireux de relancer son économie ravagée qui pourrait profiter d’un milliard de dollars chaque année au titre de l’export de la plante très prisée dont Israël voisin a déjà dépénalisé l’usage thérapeutique du cannabis.  

En pleine expansion, le business du haschisch est appelé à se développer dans les années à venir.  Selon une étude du cabinet Arc View Market Research, le cannabis à des fins thérapeutiques a réalisé aux États-Unis - qui en interdit cependant l’usage récréatif à l’échelle fédéral - un chiffre d’affaires de 6,9 milliards de dollars en 2016, soit 30 % de plus qu’en 2015, et pourrait générer 21,6 milliards de dollars d’ici 2021. Une manne fabuleuse qui fait saliver bien des pays, au rang desquels figure le Canada. La légalisation du cannabis par ce pays de l’Amérique du nord en octobre 2018 a ouvert un créneau porteur pour la commercialisation du cannabis thérapeutique, de bien-être et récréatif. Une poignée d’entreprises comme Aphria, Cronos, Canopy Growth, Aurora Cannabis, OrganiGram, Canntrust et Tilray ont investi le secteur et œuvrent sans relâche pour mettre au point une gamme de produits dérivés afin de conquérir de grandes parts de marché à l’export. Principale cible : le marché américain où son usage médicinal est autorisé dans pas moins de 30 États. Dans cette optique, bien des sociétés ont pris les devants et commencent déjà à nouer des alliances stratégiques, investissent à tour de bras dans la R&D, déposent des brevets et mettent au point des produits innovants. Dans cette bataille commerciale aux enjeux financiers colossaux, les techniques marketing sont également mobilisées en vue de créer des marques de confiance et contribuer à modifier le perception négative du cannabis chez le client. La science du cannabis est en plein essor. Les entreprises de l’industrie du cannabis se sont offert les services des scientifiques de la question les plus en vue (génétique, métabolisme, santé, techniques horticoles et industrielles). Il y a beaucoup de blé à ramasser. Il fut juste oser et cultiver la bonne approche.  

Maladies

En France, l’idée du cannabis thérapeutique fait sérieusement son chemin. Le pays va expérimenter durant deux ans son usage à partir du premier semestre 2020 suite à une décision adoptée en novembre 2019 par l’Assemblée nationale. Une décision qui devrait soulager de nombreux malades souffrant de certaines pathologies pour lesquels les remèdes classiques sont devenus inopérants. Le Canada l’a bien compris qui autorise ses patients atteints de certaines maladies incurables comme le sida ou de cancer à fumer un joint ! En Australie, le cannabis à usage médical est légal depuis 2016. Il fait même partie des pays à avoir autorisé son exportation en 2018.

Dans l'Union européenne (UE), 21 pays sur 28 autorisent, à des degrés divers, le cannabis à usage thérapeutique. Dans ce domaine où la France est à la traîne, force est de reconnaître que les Pays-Bas ont été le précurseur, en permettant dès 2003 aux personnes atteintes de maladies graves (sclérose en plaques, sida, cancer, syndrome de la Tourette...) ou de douleurs chroniques, de se procurer en pharmacie des médicaments à base de cannabis, sur présentation d'une ordonnance médicale.

En Allemagne, le cannabis thérapeutique est libre en vente depuis 2017. «Les patients pour lesquels toutes autres possibilités de traitement ont été épuisées peuvent obtenir une prescription médicale pour des fleurs de cannabis séchées et des extraits de qualité standardisée, délivrés en pharmacie», indique l'Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (OEDT) dans un rapport datant de décembre 2018.

Pour sa part, le Royaume-Uni qui a rejoint en novembre 2018 les pays ayant légalisé ce type de cannabis, qui y est prescrit par des médecins spécialistes sous forme de pilules ou d'huile mais pas sous forme de joint. En Italie, la marijuana est une affaire de l’armée qui en assure la production ; en République tchèque, la prescription et la délivrance du cannabis sont très restrictives ; en Macédoine du Nord, le cannabis est en vente libre sans ordonnance. En Norvège, l'usage thérapeutique n’est pas ouvert à tout le monde. Les autorités étudient les demandes d’autorisations au cas par cas.

Un nouveau filon...

La légalisation du cannabis médical et la structuration des filières de production pourraient permettre au Maroc de récolter quelque 100 milliards, à en croire un rapport récent publié par l’institut Prohibition Partners. En ces temps de disette financière provoquée par la crise sanitaire liée au Covid-19, une telle manne ne se refuse pas. Les clients étrangers vont certainement de se bousculer au portillon, surtout que le cannabis marocain est réputé pour sa qualité.

Ce même centre, qui a évalué le potentiel africain du marché du cannabis médial à quelque 7 milliards de dollars, indique sur la foi des chiffres de l’ONU que 80% de la production nationale du cannabis étaient destinés à l’export en 2017, alors que les 20% restants sont dédiés à la consommation locale. Le cannabis à usage récréatif au Maroc procède d’un phénomène culturel bien enraciné dans les mœurs des habitants du nord du pays qui fument le fameux sebsi. Ce qui fait que plusieurs adeptes de cette plante qui fait planer ne comprennent pas pourquoi sa consommation a été criminalisée. Peut-être parce que le cannabis est plus destructeur que les business des armes et de l’alcool par exemple.

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