Les frais de scolarité dans le privé sont régis par la loi de l’offre et la demande. C’est le sens de la déclaration du ministre de l’Education nationale, du Préscolaire et des Sports, Chakib Benmoussa. Interrogé le 10 mai au Parlement sur les tarifs astronomiques et souvent injustifiés pratiqués par de nombreuses écoles payantes, il a répondu que la Loi 06.00 formant statut de l’enseignement privé ne permet pas à son département d’intervenir pour fixer le montant des frais pratiqués qui obéissent, selon lui, à la loi de la concurrence. La concurrence ! Le mot est lâché.  Autrement dit, il en va du Maroc de l’éducation qui représente le pilier essentiel d’une nation et son véritable capital comme du commerce des cacahuètes ou des pommes de terre !  

Pour un ministre crédité d’un certain nombre de qualités et qui a piloté le chantier du nouveau modèle de développement, la réponse qu’il a livrée est pour le moins troublante car non assortie d’une résolution de bon sens qu’il aurait dû annoncer dans la foulée : la révision de la loi qui empêche justement son ministère de réguler le marché de l’éducation. Sachant que cette loi sur mesure n’est pas sacrée, inspirée certainement, telle qu’elle a été adoptée, par le lobby des écoles privées qui tenait à vendre son produit au prix qu’il veut loin de tout interventionnisme de l’État. Circulez, il n’y a rien à voir ou plutôt à revoir, a répliqué M. Benmoussa alors qu’il était censé plaider devant les députés pour un droit de regard public sur le montant des frais de scolarité, histoire de corriger les aberrations de ses prédécesseurs.

En se cachant derrière une loi scandaleuse pour justifier l’inertie de son département, M. Benmoussa a cautionné curieusement la politique de l’ « ensaigement » des Marocains et de sa poursuite. Ces derniers ont beau protester en criant à la cherté excessive des frais de scolarité qui de surcroît augmentent d’année en année, personne n’entend leur revendication légitime de revenir à des prix raisonnables. Aux frais de scolarité excessifs s’ajoutent les prix élevés des manuels et fournitures scolaires ainsi que d’autres charges annexes en relation avec le transport scolaire, la cantine et les activités extrascolaires. Cette très chère éducation des enfants grève surtout au-delà du raisonnable les budgets des familles dont les revenus sont limités. Livrer ces dernières, qui ont le sentiment d’être tondues comme des moutons, à la rapacité des patrons des enseignes privées sous couvert de la liberté des prix est un argument difficilement défendable compte tenu du rôle social de l’activité éducative. La logique même de la marchandisation de celle-ci, qui est devenue hélas un fait, impose aux responsables un minimum de régulation du système pour en garantir un fonctionnement correct et éviter qu’il ne déraille. Au vu du niveau des tarifs pratiqués notamment par des missions étrangères comme la française et la belge mais aussi par des enseignes locales, il est clair que la machine a bel et bien déraillé faute justement de cette nécessaire régulation.  

Il est du devoir du gouvernement d’amender la loi 06.00 pour instaurer une nomenclature des services éducatifs par catégories d’établissements avec des prix en fonction d’un certain nombre de critères.

Non, M. Benmoussa, il est du devoir du gouvernement d’amender la loi 06.00 pour instaurer une nomenclature des services éducatifs par catégories d’établissements avec des prix en fonction d’un certain nombre de critères : la qualité de la formation, le niveau de compétence et d’intéressement du personnel enseignant et son statut (avec contrat ou vacataire). L’existence d’un matériel didactique performant et la qualité des infrastructures pédagogiques et autres aires sportives sont aussi des facteurs discriminants dans la détermination des frais de scolarité. Le coût du produit éducatif pour les parents doit découler de cette catégorisation préalable, porteuse d’une certaine exigence, surtout que le caractère payant des études n’est pas toujours synonyme de qualité. Bien au contraire. Profitant de la crise chronique qui frappe le système éducatif public, bien des écoles privées ne vendent au prix fort que l’illusion de la performance.  

Ce n’est pas normal en effet que des écoles libérées de tout (hors contrats enseignants et sans cour de récréation ni le moindre espace de sport) y compris de cours dignes de ce nom pratiquent des prix anormalement élevés sans que l’autorité de tutelle n’intervienne pour jouer son rôle de régulateur et de protecteur des familles contre la voracité des promoteurs de l’enseignement privé. Il s’agit à cet effet moins de plafonner les frais de scolarité que de mettre en place des standards éducatifs clairs dans un esprit d’harmonisation. En l’absence de ces normes, les parents choisissent les établissements en fonction de leur notoriété ou de la réclame dont ils font l’objet, ce qui ne renseigne en rien sur la réalité de leur qualité pédagogique.

Entre une école publique en crise et un enseignement privé onéreux, les Marocains sont livrés à eux-mêmes. Désorientés. Mal informés. L’enseignement privé, qui prospère au-delà du raisonnable sur la destruction de l’école publique, restera ce filon juteux tant que les pouvoirs publics n’auront pas abandonné leur passivité. Un exercice plus que malsain. Un acte de démission qui aggrave les dysfonctionnements du secteur et les inégalités devant l’école.

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