Ahmed Zoubaïr
24/3/2022 1:56

Pris en otage par la perturbation répétitive du processus d'apprentissage, les élèves sont les principales victimes de la fâcheuse...

Pris en otage par la perturbation répétitive du processus d'apprentissage, les élèves sont les principales victimes de la fâcheuse grève des contractuels. Mais qui s'en soucie vraiment ?

Le dossier problématique des enseignants contractuels, dont a hérité le gouvernement actuel, est revenu pour la énième fois au-devant de l’actualité avec la grève qu’ils observent depuis le 28 février.  Les intéressés, qui n’ont de cesse de dénoncer leur situation professionnelle depuis la mise en place de ce système en 2016,   remettent sur la table une seule et même revendication : obtenir le statut de fonctionnaire et ses avantages, essentiellement la sécurité de l’emploi, que la contractualisation, estiment-ils, ne leur assure pas.  N’étant plus considérés comme des salariés de l’État mais des académies régionales d’Éducation et de Formation (AREF), ils ont le sentiment d’être discriminés par rapport à leurs collègues fonctionnaires, arguant être à la merci d’un licenciement et à ce titre livrés à la précarité.

Or, la demande de ces professeurs, encartés au sein de la Coordination nationale des enseignants contractuels (CNEC), n’a aucune chance d’être satisfaite, du moins dans l’immédiat : La Loi de Finances 2022 prévoit en effet le recrutement de 15 000 enseignants contractuels au cours de la même année, qui viendront s’ajouter aux 102.000 autres engagés entre 2017 et 2021, soit au total le tiers des effectifs du corps enseignant national. Autrement dit, cette contestation, qui tourne au feuilleton, a encore de l’avenir et n’augure rien de bon pour celui de l’école marocaine qui a définitivement sombré dans la conflictualité stérile et la médiocrité criante.    

Mais pourquoi, diantre !, les responsables se sont-ils lancés dans la contractualisation du métier d’enseigner au risque de braquer durablement les concernés ? Derrière cette décision se cache une volonté de réduire, sur instruction du FMI, la masse salariale dans la fonction publique qui a battu tous les records. Soit. Mais, quels que soient les impératifs et leur nature, un enseignant, au vu de son rôle crucial dans la société, n’est pas et ne doit jamais être une variable d’ajustement ! Ce n’était pas raisonnable ni responsable de soumettre à la contractualisation le personnel d’un secteur aussi essentiel pour l’avenir d’un pays désireux de résorber son déficit éducatif colossal qui plombe sa marche vers le développement. Le Maroc innove et invente l’hérésie éducative ! Ceux qui ont pris cette décision pour le moins incroyable   pensaient-ils que l’introduction en matière d’enseignement de la contractualisation - qui procède d’un souci comptable pur et dur et passe par pertes et profits la dimension fondamentale de l’éducation ! - représente le meilleur moyen pour régler les mille et un maux qui minent l’école publique depuis plusieurs décennies ? En principe, un pays qui veut réellement  reconstruire son système éducatif sur des bases saines et solides ne fait pas sortir pour des considérations budgétaires les enseignants du cadre de la fonction publique, encore moins les gratifier d’un statut au rabais. Bien au contraire… Il leur offre, compte tenu de l’importance stratégique de leur mission, le meilleur statut de la fonction publique dans le cadre d’un contrat où les maîtres-mots doivent avoir pour noms la formation et la continue, la motivation et l’évaluation. C’est au prix de cet investissement que le ministre de tutelle Chakib Benmoussa peut susciter la vocation enseignante qui a déserté ce secteur peuplé de cadres par défaut !  Et puis, un enseignant mal formé et sous-rémunéré coûte plus cher au pays qu’un enseignant compétent et bien payé.  

Marches de protestation  

En somme, l’école a un coût. Mais elle n’a pas de prix.  L’Éducation nationale engloutit bon an mal an plusieurs dizaines de milliards de DH (le budget alloué en 2022 est à 62,451 milliards de DH) pour des résultats médiocres pour ne pas dire catastrophiques. Il ne s’agit pas de tailler dans ce budget pour faire des économies mais le seul défi à relever est de faire mieux en termes de qualité. Sur ce plan, on est évidemment loin, très loin du compte. Force est de constater que les décideurs, qui font visiblement  d’autres calculs,  n’ont réussi avec cette histoire de contractualisation absurde qu’accentuer davantage la crise profonde qui frappe le système éducatif en éloignant un peu plus le pays du chemin d’une réforme pourtant fondamentale qui conditionne le développement du pays et son décollage économique…

La contradiction est énorme ; en ce sens que l’instauration de la contractualisation dans le système éducatif est à rebours du discours officiel sur l’importance du capital humain, annihile quelque part les efforts entrepris pour promouvoir un enseignement de qualité et pousse les observateurs à être sceptiques quant à l’existence d’une réelle volonté politique pour réhabiliter l’école publique. Le ministère de tutelle aurait dû normalement surseoir à son projet de contractualisation devant la dénonciation forte et récurrente  par les enseignants de leur recrutement sur la base d’un contrat, avec force marches de protestation qui ont valu à certains mécontents d’être violentés par les forces de l’ordre, et à d’autres d’être envoyés à l’ombre. Comment peut-on demander à un enseignant inquiet pour son avenir et qui fait de surcroît l’objet d’une politique frappante ( !), de donner le meilleur de lui-même ?

Or, tout ce qui a été réussi avec cette drôle d'affaire, c'est de créer un problème supplémentaire dont le pays aurait pu largement faire l’économie, et pénaliser surtout les élèves condamnés à subir l’interruption de leur processus d’apprentissage qui laisse déjà beaucoup à désirer en temps normal.  Pris en otage par cette paralysie répétitive dénoncée par les parents, les apprenants sont en effet les principales victimes du dialogue de sourds entre les deux parties. Avec de tels agissements pour le moins déroutants, on entretient la baisse effroyable du niveau scolaire au lieu d’agir pour l’enrayer. Drôle de politique !

Si ce n’est pas de l’irresponsabilité, cela y ressemble beaucoup. Si la revendication des enseignants des AREF est légitime, leur recours au séchage des cours plutôt qu’au port du brassard dénote par contre un certain égoïsme et un désintérêt envers leurs élèves. A la limite, l’on peut concevoir pour exprimer son mécontentement un débrayage de courte durée. Mais pas un arrêt de travail de plusieurs semaines que ne s’offrent même pas les ouvriers des usines les plus syndiqués ! De quoi aggraver davantage la crise de confiance qui frappe l’enseignement public, ce qui est évidemment tout bénef pour les enseignes du privé dont la majorité tourne et réalise des profits juteux avec le personnel de l’Éducation nationale en saignant, compte tenu du niveau exorbitant des prix pratiqués,  de plus en plus de familles déçues par  les écoles de l’État. Un enseignant qui fait longtemps et régulièrement grève et prive ses élèves du droit d’apprendre est sans conteste une grosse dérive. Un symptôme gravissime de plus d’un mal dangereusement chronique qui ronge de l’intérieur un système éducatif qui marche sur la tête.

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